Pendant six mois, Lilia, 53 ans, risque sa vie en recouvrant Kherson de symboles patriotiques ukrainiens. Munie d’une bombe de peinture, elle tague les murs, colle des affiches et distribue des flyers anti-russes en se cachant des colonnes de blindés qui patrouillent la ville. Son secret est si bien gardé que même sa famille n’est pas au courant de son activité.
Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour les Ukrainiens, pour leur montrer qu’on ne les avait pas laissés tomber, que les résistants travaillaient activement et que tout irait bien. Dans la rue, je voyais leurs mines tristes et ça me fendait le cœur. Je voulais sincèrement les aider et les soutenir. C’était aussi une manière pour moi d’accomplir mon devoir citoyen.
Lilia restera à Kherson pendant toute la durée de l’occupation russe. Elle n’a jamais eu la moindre intention de quitter sa ville natale, c’est pourquoi, en mai 2022, elle choisit la résistance et devient militante de l’organisation Ruban jaune.
« Dès le début de la guerre, les habitants de Kherson ont fait front ensemble contre les occupants. Les Russes ont mis un peu de temps à réagir. Au début, ils étaient dans l’incompréhension la plus totale vis-à-vis de notre hostilité. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils croyaient réellement aux mensonges qu’on leur servait. Ils pensaient sincèrement que les Ukrainiens les accueilleraient à bras ouverts tels des “libérateurs”, seulement voilà, nous, les Ukrainiens, on ne voulait pas de ces soi-disant “libérateurs” ; pis, on les insultait. Et ils ont fini par nous tomber dessus. »
Lilia veut rejoindre un groupe de résistance. Mais au début, toute action coordonnée est très difficile à mettre en place étant donné la méfiance (tout à fait justifiée) des habitants de la ville. Les autorités d’occupation tiennent Kherson par la peur.
Son voisin, ancien membre de la police ukrainienne, lui conseille de prendre son mal en patience, d’éviter de discuter de la guerre ou de politique, même avec sa famille, et, surtout, de ne pas afficher ses convictions pro-ukrainiennes. Conseils qu’elle suivra.
« Peut-être mes enfants se doutaient-ils de quelque chose. Je ne sais pas s’ils ont remarqué à l’époque les bombes de peinture que je cachais à la maison. En tout cas, ils ne m’ont jamais posé de questions et je ne leur ai jamais soufflé mot de mon activité. »
Déterminée à agir, même seule, Lilia guette chaque instant propice à taguer un slogan patriotique dans les rues silencieuses qui grouillent de troupes russes. Et cette bombe aérosol qui fait du bruit…

« Évidemment que c’était terrifiant. Chaque fois, mon cœur battait à cent à l’heure et mes mains tremblaient. Les troupes russes circulaient dans leurs énormes véhicules blindés. Il m’est arrivé plusieurs fois de finir de taguer ou d’accrocher quelque chose, puis de jeter un coup d’œil par-dessus mon épaule, personne. Et une fraction de seconde plus tard, ils étaient là ! »
Ça devient dangereux à tel point que les coordinateurs de Ruban jaune lui demandent de supprimer leurs contacts et de cesser de prendre part à ces activités, pour sa propre sécurité. Lilia, elle, pense qu’elle deviendra folle si elle perd ces liens. « Ils ne m’ont jamais convaincue, je n’aurais jamais arrêté. »

Lilia poursuit donc son travail de résistante : elle distribue des flyers patriotiques en soutien au peuple ukrainien, fait de l’affichage sauvage dans les rues contre la passeportisation forcée et le référendum d’annexion de la région de Kherson à la Russie, recouvre les murs de la ville de rubans jaunes…
« Je faisais tout ça pour contribuer à la victoire de l’Ukraine, pour qu’elle vienne plus vite à nous. »
N’ayant pas d’imprimante chez elle, elle découpe à la main des pochoirs pour son activité de taggage nocturne.
Lilia se rend toujours sur les lieux le lendemain pour vérifier si son œuvre est encore là. Une fois, elle doit refaire un graffiti, parce que les Russes l’ont recouvert. Une autre fois, elle remarque qu’un élément a été ajouté à son travail. Elle sait qu’elle n’est pas seule à résister, mais d’en voir une preuve tangible lui réchauffe le cœur.
« Pendant les six mois de l’occupation, je n’ai aperçu qu’un seul autre résistant. Je ne sais pas s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, car la silhouette était bien masquée par des vêtements amples. Une affiche pro-ukrainienne s’était décollée après un épisode de forte pluie. La personne est venue avec un seau de colle pour la remettre en place. Moi, j’étais juste à côté, je faisais mon travail. Quand j’ai traversé la rue, l’individu a pris peur et a commencé à se hâter. J’ai pensé très fort “continue comme ça, mon ami !”. J’ai dû me mordre la langue pour ne pas le dire tout haut. »
À la libération, il s’avère que 80 % des œuvres de résistance disséminées dans Kherson sont celles de Lilia ! Elle-même, elle est surprise. Elle découvrira aussi que le FSB russe était à ses trousses — chose bien moins surprenante.
Mon grand-père et deux de ses amis ont rejoint la résistance dès l’âge de 19 ans. Il a traversé toute la Deuxième Guerre mondiale. Je crois bien que c’est dans notre sang. On est des Ukrainiens.
C’est ainsi que Lilia est devenue un symbole de la résistance de Kherson. Son récit a attiré de nombreux journalistes d’Ukraine et d’ailleurs, désireux d’en apprendre plus sur son militantisme. Dans une interview, elle confie qu’à la libération de Kherson, elle trouvait cela inconcevable que la guerre ne soit pas finie. Mais il n’a pas fallu beaucoup de temps aux Russes pour résumer leurs frappes sur la ville et dissiper l’euphorie de la libération.
Désormais libérée des griffes de l’occupation, Lilia savoure une autre victoire, personnelle : l’insuccès qu’ont eu les autorités russes à la débusquer.