Yulia a adopté le mode de vie “khutir” il y a six ans. Elle vivait jusque-là dans le confort de la ville. Tout a commencé lors d'un voyage à la campagne avec son mari. Ils ont décidé de sauter le pas : s’installer en zone rurale et vivre de façon autonome. Sans voisins aux alentours, sans parents, sans proches. Mais la guerre est venue contrarier leurs plans. Yulia a dû apprendre à vivre seule dans ce hameau pendant deux années. « Lorsque l'invasion à grande échelle a commencé, nous pensions tous que cela durerait 2 à 3 mois. Mon mari m'avait demandé si je pouvais tout gérer ici durant ces quelques mois. Je lui avais répondu : "Bien sûr." Son mari a donc préparé tout ce qu'il pouvait pour lui faciliter la vie avant de partir pour l'armée. Mais la guerre longue s’est installée et Yulia a dû s’adapter pour faire tourner sa ferme : nourrir et nettoyer le bétail ainsi que leur espace de vie, administrer les médicaments, aider au vêlage, amener les animaux au marché, collecter et vendre le lait, acheter et transporter les aliments pour animaux, le tout en dirigeant sa propre entreprise en ligne de vente de ghee (beurre clarifié provenant du lait de vache duquel on a enlevé les protéines, le lactose et l'eau, NDLR).

"Mes bêtes, mes chèvres et mes moutons, pèsent environ 100 kilos chacun. Si l'une d’elle tombe malade, je dois appeler un vétérinaire ou la transporter en ville. Ce qui n’est possible que par beau temps, car autrement, on ne peut pas traverser la route. J'ai toujours eu l'habitude de résoudre les problèmes par moi-même. Je ne demandais pas d’aide… jusqu'à ce que je me retrouve coincé dans un marécage avec ma voiture."
La zone rurale où vit Yulia compte d'autres personnes partageant la même philosophie de vie. Même si elle vit à quelques kilomètres de ses voisins les plus proches, le temps a montré qu’ils pouvaient compter les uns sur les autres dans ces moments difficiles. L’un l’aide à tondre l'herbe, à couper du bois de chauffage et à nettoyer sa fosse septique. Un autre prête ses chevaux pour livrer du fumier sous les arbres de Yulia, un dernier lui rend service avec son puits.
Même si la guerre lui a apporté beaucoup de ce qu’elle nomme des défis, elle a aussi contribué à développer un mental d'acier. Si la vie seule en milieu rural est difficile, Yulia n’a pour autant jamais regretté son choix. “Une de mes amies citadines m'a rendu visite une fois au khutir. Elle m'a dit : “si j'avais été à ta place, j’aurais tout mis en vente dès le premier jour de la guerre !" J’en ai ri et je dois avouer que l’idée m’a traversé l’esprit, mais pour rien au monde je n’ai envie de retourner en ville. Ce mode de vie vous dicte beaucoup de choses, vous impose de fausses valeurs et des désirs matérialistes. En vous promenant dans la rue avec à la main votre café à emporter, vous êtes bombardé de publicités des dernières collections de vêtements, des nouveaux films sortis au cinéma, du popcorn et du cola que vont avec… Je ne me posais même plus la question : est-ce ce dont j’ai vraiment envie ? La ville vous épuise avec ses offres et ses demandes incessantes.»
Ce mode de vie, assure Yulia, l’a empêché d’être ancré dans le moment présent et de définir ce qu’elle considère être les bonnes priorités, “penser à sa vie à soi et à celle de mon entourage, et la chérir.” Désormais, elle savoure l’instant présent : préparer son café sur un authentique poêle à bois, serrer ses animaux dans ses bras, s'asseoir au pied d’un arbre et rêvasser. “Terminer la construction de mon grenier à foin a aussi bien plus de sens pour moi que de me laisser entraîner dans le tumulte de la vie citadine”.
Récemment, le mari de Yulia est rentré à la maison. Ils sont désormais occupés à préparer ensemble les tâches propres au printemps, du nettoyage des écuries après l'hiver à la taille des sabots de leurs animaux. De nombreuses tâches avaient dû être reportées en l’absence du mari de Yulia. Depuis son retour, ils partagent à nouveau ce quotidien et la joie qui les a poussés à choisir leur vie dans une khutir. Parce que son mari est toujours réserviste dans l'armée, Yulia s'habitue à l'idée de devoir de nouveau gérer sa ferme seule. Elle serait encore mieux préparée, assure-t-elle.
Les khutirs ont progressivement émergé grâce à l'aménagement du territoire et à la culture, activités principalement exercées par des paysans libres et des cosaques lors des siècles passés. Alors que les Ukrainiens établissaient leurs foyers dans des zones reculées et inhabitées, ces fermes sont devenues un symbole de l’individualité paysanne, un héritage qui persiste aujourd’hui. Les autorités soviétiques ont cherché à éliminer ces colonies car elles ne correspondaient pas au programme de collectivisation.