Armement : comment l’industrie ukrainienne allie coopération et innovation

18 juillet 2024
Depuis deux ans et demi, elle fait ses preuves sur le champ de bataille. D’importance stratégique pour le pays, l’industrie ukrainienne est capable d’allier ses forces vives à celles de partenaires de choix, pour mieux rayonner à l’international. Valentyn Badrak, directeur du Centre pour l’étude de l’armée, de la conversion et du désarmement, brosse le portrait de ce secteur en pleine croissance (succès, défis, perspectives prometteuses de synergies technologiques) et vante les atouts stratégiques de la coopération ukraino-occidentale.
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L’industrie de la défense ukrainienne, de 1991 à nos jours

L’Ukraine n’hérite de l’Union soviétique que de peu d’infrastructures capables de produire des systèmes d’armes complets. Seuls 10 % de ses armes (les avions de transport militaires, les chars et certains systèmes de radar) sont entièrement de fabrication domestique. Le pays possède en revanche près d’une quarantaine de sites de réparation et d’entretien pour tous types d’armes (même celles produites à l’étranger) et des usines de fabrication de pièces détachées essentielles (moteurs pour aéronefs, turbines à gaz pour bâtiments de guerre, armements air-sol, missiles air-air, etc.). Ainsi, l’Ukraine prend pied sur le marché mondial des armements et peut construire pour la première fois des centres de production spécialisés.

Tout au début des années 2000, l’Ukraine fonde une unité spécialisée dans la production de systèmes de missiles antichars. Et avant même l’agression russe de 2014, le complexe militaro-industriel du pays s’équipe d’une usine de fabrication de véhicules blindés légers et de véhicules blindés de transport de troupes.

L’été 2022 marque le début de la production active d’armes en Ukraine, avec, entre autres, la naissance d’une « armée de drones », une initiative du ministère de la Transformation digitale, chapeautée par Mykhaïlo Fedorov, vice-Premier ministre d’Ukraine pour l’innovation, l’éducation, la science et les technologies. Très rapidement, l’armée ukrainienne commence à s’approvisionner auprès de fabricants domestiques. En juin 2023, le président ukrainien nomme un nouveau ministre à la tête du ministère des Industries stratégiques, ouvrant la voie à une deuxième vague d’innovation et de développement.

Dans la foulée, de nombreux centres spécialisés voient le jour :

  • Un centre de fabrication de drones, fondé grâce à des investissements domestiques. Actuellement, près de 200 sociétés travaillent dans ce secteur.
  • Un centre de robots militaires terrestres. Plus d’une vingtaine de sociétés participent au développement de ces armes.
  • Un centre de guerre électronique pour la production de systèmes de pointe, tels que le Boukovel (Proximus) ou l’Anklav (Oukrspetstekhnika).
  • Une usine de canons automoteurs. S’il n’existait qu’un seul exemplaire de l’obusier automoteur ukrainien Bohdana avant la guerre, jusqu’à huit unités de ce canon sont désormais produites chaque mois, soit un rythme de production semblable à celui du groupe français Nexter (KNDS France), qui fabrique les canons Caesar.

L’industrie ukrainienne continue d’évoluer et de progresser : production de drones navals, développement d’un système de missile surface-air, ouverture de lignes de production de boîtes de transmission et de pales chez le fabricant Motor Sitch et fabrication d’un système d’armes sur mesure pour les hélicoptères, qui pourraient bientôt être produits en Ukraine.


La modernisation, précieuse alliée de l’innovation

Sur ordre de l’État ukrainien, des efforts significatifs ont été déployés pour moderniser entièrement des systèmes d’artillerie à roquettes, dans les trois calibres disponibles en Ukraine. L’artillerie à roquettes ukrainienne égale désormais celle de l’ennemi. Le système Vilkha-M est le plus avancé, avec une portée de 110 kilomètres. Il est comparable au Tornado-S des Russes, conçu récemment et produit en série depuis 2022. Il convient de mentionner aussi les lance-roquettes multiples Boureviï, une version améliorée du BM-27 Ouragan, de conception soviétique, et Berest, voué à remplacer le BM-21 Grad, ainsi que le système de défense côtière Neptune, qui a une portée de 80 kilomètres. Autre exemple, le système de missile surface-air soviétique S-200, une fois modernisé, a une portée excédant les 300 kilomètres. Il a déjà fait ses preuves en abattant un Tupolev Tu-22M3, bombardier russe à long rayon d’action, à une distance de 308 kilomètres.


Les défis auxquels fait face l’industrie de l’armement en Ukraine

Si les entreprises publiques sont en train d’être transformées en coentreprises, il n’existe pas encore de holdings industrielles. Et s’il a été proposé d’en créer une, rassemblant une vingtaine de sociétés, pour la fabrication de systèmes de radar, ce projet n’a finalement pas abouti. Le secteur privé, quant à lui, se plaint de ce que l’État, en retard dans la réforme de l’industrie de la défense (une approche qui reste à mettre en œuvre est notamment celle des échanges d’actions à l’international), se taille la part du lion sur le marché mondial.

Deux autres problèmes de taille sont, d’une part, la gestion de ces entreprises, effectuée manuellement, ce qui freine le secteur public, et, d’autre part, la compétition entre les secteurs public et privé.

Tout d’abord, les grandes sociétés de défense détenues par l’État ont besoin d’être optimisées, leurs infrastructures étant vastes et sous-utilisées. Les sociétés privées, quant à elles, sont plus compactes et flexibles, et, par conséquent, plus susceptibles d’être des partenaires de confiance.

Ensuite, établir des partenariats bien structurés entre le public et le privé permettrait au secteur technologique de faire un bond. De surcroît, les entreprises privées sont plus attrayantes pour les partenaires occidentaux, leur production comptant pour près de 70 % dans les achats de l’armée ukrainienne.

En bref, il est essentiel d’optimiser le fonctionnement du secteur public pour pouvoir construire des partenariats public-privé efficaces.


Les sociétés étrangères s’implantent en Ukraine

L’Ukraine peut d’ores et déjà se vanter de la mise en place de cinq coentreprises — citons le groupe allemand Rheinmetall, lequel nourrit de grandes ambitions pour l’avenir de la coproduction ukraino-allemande. La holding franco-allemande KNDS, quant à elle, a communiqué son intention de développer en collaboration avec l’Ukraine un nouveau Système principal de combat terrestre [le projet de « char du futur » franco-allemand (MGCS) — ndlt]. Du côté de la Turquie, le PDG du constructeur aéronautique turc Baykar, déjà présent en Ukraine, a annoncé dans un communiqué en février 2024 que leur filiale serait opérationnelle d’ici un an. Enfin, un important projet ukraino-américain a été lancé, le FrankenSAM, qui consiste à adapter des missiles américains à des systèmes de missiles surface-air de fabrication soviétique. Il existe aussi un programme d’adaptation de missiles occidentaux Storm Shadow et Scalp aux bombardiers Su-24 soviétiques. Preuve, entre autres, que l’Ukraine possède une solide base technologique.

Il ne va pas sans dire que l’industrie ukrainienne a beaucoup à offrir aux entreprises occidentales :

  • La coproduction d’armes testées en conditions réelles de guerre.
  • L’accès à ses marchés de l’armement, bien établis, induisant une hausse de la demande (technologies de pointe et nouveaux équipements) et de la production (les drones navals et les robots militaires terrestres étant relativement bon marché à produire) et permettant une plus large couverture territoriale en matière de chaînes d’approvisionnement.
  • La possibilité de contribuer à écarter la Russie du marché mondial de l’armement et de contrer son influence dans le secteur des technologies, pour ainsi renforcer la sécurité mondiale.

En Ukraine, depuis le début de la guerre en 2014, et d’autant plus depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022, de petites entreprises privées, comptant entre 100 et 1 000 salariés, ont commencé à voir le jour. Elles opèrent selon un schéma nouveau et sont souvent plus efficaces que les grandes sociétés historiques du secteur de la défense, comme le constructeur aéronautique Antonov, qui comptait 9 500 salariés avant l’invasion à grande échelle.

C’est pourquoi l’industrie ukrainienne, et plus encore son secteur privé, représente un atout stratégique pour l’Occident.


Valentyn Badrak, directeur du Centre pour l’étude de l’armée, de la conversion et du désarmement

Propos recueillis par Anastassia Herassymtchouk, rédactrice-en-chef adjointe de UkraineWorld

Traduit par Louise Henry, rédactrice et traductrice à UkraineWorld Français