Donbass, terra incognita

12 décembre 2023
Les régions de Donetsk et de Louhansk, à l’histoire complexe et voilée de mystère, ont toujours été un lieu propice aux mythes. UkraineWorld s’est entretenu avec Kateryna Zarembo, auteure du livre Le Lever du soleil ukrainien. Histoires des régions de Donetsk et de Louhansk au tournant du XXIe siècle [Схід українського сонця. Історії Донеччини та Луганщини початку ХХІ століття].
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UW : Qu’est-ce que le Donbass ? Existe-t-il réellement ?

K. Z. : Donbass est l’abréviation de « bassin houiller du Donets [affluent du Don] », une région économique qui fut vitale pour l’URSS. En réalité, ce bassin houiller ne coïncide pas avec les frontières administratives des régions de Donetsk et de Louhansk. C’est pourquoi le terme Donbass est souvent trompeur. Par exemple, si vous demandez aux habitants de Starobilsk, une ville du nord de la région de Louhansk, s’ils viennent du Donbass, ils vous répondront que non, très probablement, tout comme les habitants de Marioupol, ville du sud de la région de Donetsk.

UW : De quoi parle votre livre ?

K. Z. : Je décris les événements qui se sont produits entre deux révolutions ukrainiennes, la Révolution orange (2004) et la Révolution de la dignité (2014). L’Euromaïdan [la Révolution de la dignité — NDLT] a provoqué une mobilisation sociale dans les villages ukrainophones du Donbass. Un chapitre du livre est consacré à ces villages qui ont préservé l’identité ukrainienne en dépit de plusieurs siècles de russification.

Les communautés étudiantes, religieuses, artistiques, rurales et sportives (football) dont je dresse le portrait ont toutes une chose en commun — elles font partie d’une même nation politique, d’une Ukraine indépendante, libérale et démocratique.

Je parle de la société civile de l’Est de l’Ukraine, peu voire pas connue en dehors de cette région. Elle compte des organisations d’envergure tout comme des communautés populaires informelles.

L’ONG Stan, née à la fin des années 1990, rassemble des artistes, des militants, des défenseurs des droits de l’homme et des professionnels de l’enseignement et de la culture qui, au moyen de l’éducation populaire, promeuvent des initiatives citoyennes, notamment dans les milieux défavorisés, pour « créer une société civile créative en Ukraine ».

La fondation artistique Izoliatsia est une plate-forme d’initiatives culturelles créée en 2009-2010 à Donetsk par Lioubov Mykhaïlova et baptisée d’après l’usine de fabrication de matériaux d’isolation à l’abandon où elle a vu le jour. Ils ont été les premiers à organiser un festival de littérature ukrainienne à Donetsk, qui a attiré des artistes de toute l’Ukraine. À l’époque, en avril 2014, les bâtiments administratifs de Donetsk étaient déjà tombés aux mains des Russes. En juin 2014, ce centre industriel devenu centre culturel tombe lui aussi aux mains des Russes. Depuis, c’est une geôle où sont enfermés et torturés des Ukrainiens.

UW : Où se trouvent ces communautés à présent ?

K. Z. : Après le début de l’invasion à grande échelle, de nombreux militants ont dû quitter leur région d’origine. Certaines organisations ont déménagé à Kyiv, d’autres sont restées dans les régions de Donetsk et de Louhansk, dans les zones sous contrôle ukrainien. On connait les histoires de plusieurs militants qui ont vécu l’occupation, comme Stanislav Asseïev et Ihor Kozlovsky, détenus et torturés pendant plusieurs années par les terroristes des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk.

UW : Parlez-nous de quelques histoires et personnalités qui émaillent votre récit.

K. Z. : Je raconte l’histoire de Hennadii Mokhnenko de Marioupol, père de plus de trente enfants adoptifs, qui, en plus de son travail d’évangélisation, dirigeait un orphelinat. Après l’invasion à grande échelle, il a rejoint le mouvement de résistance de Marioupol.

Quand je parle de « communautés protestantes », il s’agit de communautés dont les activités touchent autant à la religion qu’à la défense des droits de l’homme. Elles portent secours aux orphelins, aux personnes en situation difficile (urgence vitale) et aux personnes souffrant d’addictions.

Yourii Matouchtchak était le fondateur de l’association Pochtovkh (Élan), basée à l’Université de Donetsk, qui promouvait la langue, l’histoire et les traditions ukrainiennes, organisait des concerts de chants de Noël et des commémorations des victimes du Holodomor, entre autres choses. Yourii Matouchtchak a rejoint le bataillon de volontaires Dnipro-1 en 2014, après le début de la guerre non déclarée de la Russie contre l’Ukraine. Malheureusement, il a été tué au combat en août 2014 lors du siège d’Ilovaïsk.

Saïd Ismagilov, mufti de l’administration religieuse des musulmans d’Ukraine « Oumma » et leader spirituel ouvertement pro-ukrainien, était l’imam de Chakhtarsk puis de Donetsk avant le début de la guerre. Depuis, il a déménagé à Kyiv et en 2022, il est devenu volontaire paramédical auprès des soldats blessés.

Ces histoires rassemblées forment une mosaïque, à l’image de la société civile ukrainienne. Elles montrent à quel point la diversité a joué un rôle clé dans notre histoire et joue aujourd’hui un rôle clé dans notre combat contre l’agresseur.

Le Lever du soleil ukrainien est un livre lumineux qui raconte une région lumineuse. En couverture du livre, une mosaïque d’Alla Horska symbolise les couleurs des régions de Donetsk et de Louhansk. La publication de mon livre a été suivie par celle de l'album de photographies Sur la beauté de la région de Donetsk [Донеччина: навколо краси], de Dmytro Balkhovitine, soldat ukrainien.

Photographie de l’album de Dmytro Balkhovitine

Pour en revenir à la notion de mythe, on peut dire qu’on assiste aujourd’hui à la création d’un mythe nouveau, celui des régions de Donetsk et de Louhansk comme avant-postes de la résistance à l’invasion russe.

Auteur : Daria Synhaïevska // Traduit par Louise Henry
Journaliste et analyste à UkraineWorld // Traductrice et rédactrice à UkraineWorld