Qu’est-ce que le Holodomor ? Holodomor signifie en ukrainien « mort ou extermination par la faim » et se compose des mots holod (faim ou famine) et mor (mort en grand nombre, épidémie). Il désigne les politiques soviétiques visant à exterminer en masse les paysans de plusieurs régions d’Union soviétique et qualifie plus particulièrement la Grande famine de 1932-1933 qui frappa durement l’Ukraine.
Le nombre de victimes. Il n’existe à ce jour pas de consensus entre les historiens sur le nombre exact de victimes du Holodomor, mais beaucoup d’entre eux s’accordent à dire qu’il y aurait eu 4 millions de victimes en Ukraine, l’équivalent d’un cinquième de sa population rurale (25 millions de personnes à l’époque). Ces chiffres ne sont toutefois pas définitifs. Certaines études font état d’un bilan humain autrement plus lourd, car elles prennent en compte « l’écho démographique », les conséquences démographiques de la famine, c’est-à-dire l’impact qu’elle a eu sur la natalité et la démographie.
Le Holodomor peut-il être qualifié de génocide ? Raphael Lemkin, l’inventeur du concept du « génocide », créé pour définir le Holocaust des Juifs par les nazis, estimait que l’extermination par la faim des paysans ukrainiens en était un. Dans son étude Le Génocide soviétique en Ukraine de 1953, il qualifie « la destruction de l’Ukraine en tant que nation » d’« exemple classique de génocide soviétique », avec « l’emploi d’outils tels que l’extermination, la déportation, le travail forcé, l’exil et la faim ». Le terme de génocide peut s’appliquer dans le cas de la Grande famine, si l’on en croit la Convention sur le Génocide des Nations Unies, qui stipule que « le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Cependant, à cause de la pression exercée par les Soviétiques au moment de la rédaction du texte, la Convention ne fait pas mention de la classe sociale, qui fut pourtant l’un des déterminants principaux des tueries de masse perpétrées pendant le Holodomor. C’est là que réside le principal obstacle à la reconnaissance du Holodomor en tant que génocide de manière juridique, selon la Convention sur le Génocide des Nations Unies.
La politique de la faim. La Grande famine de 1932-1933 n’était pas la conséquence d’une catastrophe naturelle, mais celle de politiques du parti communiste qui voulait exterminer des millions de personnes. Ces politiques prévoyaient notamment la confiscation du grain récolté par les paysans, la saisie des semences et de beaucoup d’autres aliments, l’encerclement des villages pour empêcher les habitants de fuir, le refus d’octroyer aux paysans le passeport intérieur permettant de circuler à l’intérieur du pays, le contrôle et la fermeture des frontières de la République socialiste soviétique d’Ukraine et la distribution dans les comités locaux du parti de « tableaux noirs » désignant les villages ou districts devant être soumis à un contrôle strict pour faire mourir de faim la population.
La famine, un outil de répression parmi d'autres. La famine fut l’épisode le plus tragique des répressions staliniennes en Ukraine, mais elle était loin d’être le seul moyen employé pour faire courber l’échine aux Ukrainiens. L’intelligentsia ukrainienne fut largement exterminée dans les années 1930. « La Renaissance fusillée », concept apparu au cours des années 1950 grâce à l’intellectuel polonais Jerzy Giedroyc et l’écrivain et critique littéraire ukrainien Yourii Lavrinenko, désigne les centaines d’artistes ukrainiens exécutés avant ou pendant les répressions politiques de la Grande Terreur dans les années 1930. Des centaines de milliers d’Ukrainiens furent arrêtés et déportés dans des camps. À partir de la fin des années 1920, la machine répressive soviétique fabriquait de nombreux cas contre les « forces contre-révolutionnaires » ukrainiennes, dont l’un des plus retentissants fut le procès intenté à « L’Union pour la libération de l’Ukraine » (SVU) en 1930. Plus tard, le parti communiste, dans l’espoir de créer un « peuple soviétique », marginalisa progressivement la langue ukrainienne, un phénomène aujourd’hui qualifié de « linguicide » par les linguistes.
L’expérience de la famine. Au cours des dernières décennies, les historiens ukrainiens ont collecté de nombreux témoignages de survivants du Holodomor. Grâce à eux, nous savons désormais que des brigades du parti passaient de maison en maison pour confisquer toute la nourriture, même les céréales ou le pain cachés dans le grenier, le poêle central ou la cour de la maison. Quand la nourriture manquait partout, les paysans cuisinaient de la soupe en jetant deux ou trois haricots dans une marmite d’eau et façonnaient des galettes à base d’ortie. Ils se nourrissaient de crapauds, de hérissons, de souris, de chats, de chiens, de moineaux et de chevaux morts. Les « voleurs » d’épis de blé et les personnes venant en aide aux populations écrasées par la faim risquaient de purger une peine au goulag. Les paysans mouraient devant chez eux et leurs corps jonchaient les rues pendant des jours, car personne ne pouvait les enterrer. Des brigades faisaient le tour des villages pour ramasser les cadavres et les jeter dans des fosses communes. Parfois, certains étaient pris pour morts et enterrés vivants. Les cas de cannibalisme et de folie étaient monnaie courante. Certains paysans parvenaient à rejoindre les villes, mais finissaient généralement par y mourir. Pour espérer survivre, il fallait coopérer aux répressions ou bien travailler dans des institutions d’État (usines, écoles, chemins de fer).
Deux Holodomors. Certains historiens, dont Andrea Graziosi et Anne Applebaum, estiment qu’il y a eu deux famines distinctes. La première, en 1932, visait l’extermination des paysans en tant que classe sociale et a touché les paysans de plusieurs républiques soviétiques. La deuxième, en 1933, visait plus particulièrement les paysans ukrainiens, en raison de leur origine ethnique et nationale.
L’idéologie du Holodomor. L’idéologie bolchevique était remarquablement anti-universaliste. De Lénine à Staline, les bolcheviks ne croyaient ni à l’« humanité » ni au principe selon lequel chaque être humain dispose de droits et de libertés inaliénables. Ils croyaient, bien au contraire, qu’il existait des groupes humains « progressifs » et « régressifs », qu’ils appelaient « classes », et que seules les classes « progressives » pouvaient disposer de leurs droits et libertés, au détriment des groupes « régressifs ». Ils estimaient que les paysans indépendants n’étaient autres que des « vestiges de la bourgeoisie », qui n’avaient pas leur place au sein de la société soviétique. Staline, dans son discours intitulé « Résultats du premier plan quinquennal », en janvier 1933, point culminant du Holodomor, utilise un concept emprunté à Gorki — « ceux qui furent des hommes » (byvchyïé lioudi) — pour qualifier les paysans indépendants, les « koulaks », les anciens capitalistes, les opposants au parti, etc. Staline souhaitait leur extermination, car selon lui, moins ils étaient visibles, plus ils étaient dangereux. L’expression « ceux qui furent des hommes » est d’ailleurs remarquablement semblable au concept nazi de « sous-hommes » (Untermenschen). Il faut toutefois noter une différence importante : si le concept nazi était fondé sur un déterminant biologique, le concept stalinien, lui, était fondé sur des déterminants historiques.
La mémoire du Holodomor. Le Holodomor est devenu un « topos de la mémoire » en Ukraine au cours des dernières décennies. La commémoration de cette tragédie, chaque quatrième samedi du mois de novembre, est désormais plus importante que d’autres journées mémorielles, comme la victoire du 8 mai 1945. On peut interpréter cela comme un glissement du discours mémoriel ukrainien d’un « narratif du vainqueur » (rhétorique encore présente en Russie et dans les territoires contrôlés par la Russie) vers un « narratif de la victime ». Ce qui est sûr, c’est que la mémoire historique ukrainienne est devenue plus humaniste. Le discours de la victime met en avant la valeur de chaque vie humaine, qui ne saurait être sacrifiée pour une « plus grande cause ». Le danger, toutefois, est de construire en Ukraine une mémoire nationale victimisée, ce qui nous conduirait à fermer les yeux sur les événements historiques où les Ukrainiens n’ont pas été des victimes, mais des bourreaux.
Le Holodomor dans la littérature scientifique. En anglais, il existe le livre pionnier The Harvest of Sorrow de Robert Conquest, des chapitres sur le Holodomor dans Bloodlands de Timothy Snyder, Red Famine. Stalin’s War on Ukraine d’Anne Applebaum, des articles d’Andrea Graziosi (en français ici), des travaux de James Mace et d’autres chercheurs. En langue ukrainienne, on peut lire les travaux universitaires de Stanislav Koultchytskyi, Yourii Mytsyk, Hennadiy Yefimenko, Yourii Chapoval, Vassyl Marotchko, Olha Movtchan, entre autres, ainsi que des recueils de témoignages, comme l’Oukraïnskyi Holocaust en dix volumes. En français, enfin, nous ne saurions que trop vous conseiller la lecture de La Grande famine en Ukraine de Nicolas Werth, Le Voyage de Monsieur Herriot. Un épisode de la Grande famine en Ukraine d’Iryna Dmytrychyn et Holodomor, Ukraine 1933 de Philippe et Anne-Marie Naumiak.