Quel est l'avenir des villes ukrainiennes détruites par la guerre ?

12 janvier 2024
Marioupol, Irpin, Bakhmout, Severodonetsk, Mariïnka, Avdiïvka… Le monde entier connaît ces noms, y compris celui de Soledar, qui ne comptait qu’une dizaine de milliers d’habitants avant la grande invasion. Toutes ces villes ont en commun d’avoir été anéanties, rasées méthodiquement par l’armée russe. Et puis il y a Tchernihiv, Kharkiv, Boutcha, Koupiansk, Kherson… qui ont échappé ou résistent toujours au rouleau compresseur russe, au prix de destructions très importantes. Pour ces villes sous contrôle ukrainien (mais aussi pour celles qui sont encore sous occupation russe) se pose la question de la reconstruction. Que savons-nous des villes d’après-guerre et quels exemples pouvons-nous suivre ? UkraineWorld a posé la question à Julian Tchaplinskyi, architecte et urbaniste ukrainien.
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Crédit photo : Bloomberg

Quel style architectural sera choisi pour la reconstruction ?

Il me semble que l’Ukraine n’échappera pas à cette tendance d’après-guerre à construire des immeubles bon marché et de basse qualité, bien qu’il soit encore trop tôt pour faire des prédictions exactes.

Une erreur serait de construire, par manque de recul historique, des « fourmilières » d’après-guerre [complexes d’immeubles démesurément grands, caractéristiques des cités-dortoirs soviétiques].

Nous sommes d’accord sur une chose : il faut plus d’immeubles de petite taille et de meilleurs réseaux de transport public.

La question de la reconstruction se pose dès aujourd’hui, mais Rome ne s’est pas faite en un jour. Il y a de nombreux facteurs à prendre en compte, à commencer par le facteur financier. Il faudra un peu de temps avant que les endroits aujourd’hui inhabitables obtiennent les financements nécessaires à leur reconstruction. Puis il y a le facteur politique : ne sous-estimons pas le rôle que jouera le gouvernement. Qui sera au pouvoir ? Quelles valeurs porteront-ils ? Enfin, le facteur démographique n’est pas en reste : il faut reconstruire les villes proportionnellement à la population qui y vit encore ou au nombre de personnes susceptibles de rentrer chez elles.

D’autre part, l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne nous aiderait à mettre en place des projets d’urbanisme de qualité, car l’UE promeut la décentralisation, l’engagement communautaire, la participation, le recours à une technologie plus performante et la mise en place d’une mobilité plus durable.

Comment préserver les identités de nos villes ?

Gardons à l’esprit les leçons tirées du passé et organisons des tables rondes interdisciplinaires dès aujourd’hui. Chaque guerre est unique et, à ce titre, on ne peut comparer Sarajevo et Dresde, mais on peut en revanche comparer Dresde et Leipzig, villes historiques détruites pendant la Deuxième Guerre mondiale puis tombées sous occupation soviétique. Pourquoi sont-elles si différentes aujourd’hui ? Quelles erreurs ont été faites à Dresde qui n’ont pas été faites à Leipzig ? De quelle manière ces deux villes ont-elles géré des problématiques telles que l’architecture moderniste, la restauration des cours d’eau et le développement économique ?

Dresde a été exclue de la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO après avoir construit un pont à quatre voies qui défigurait son patrimoine culturel. Elle a autorisé l’achat de ses biens immobiliers, se privant de facto d’un revenu. Est-ce judicieux pour une ville de céder à des propriétaires privés son parc immobilier ?

La ville de Leipzig, au contraire, a favorisé la location à long terme et à faible loyer. Ainsi, elle a continué à gérer son parc immobilier. Cela facilite les choses lorsqu’il s’agit de le renouveler, par exemple.

En Ukraine, autrefois, c’était l’État qui préparait le Plan général de la ville et décidait de manière unilatérale de ce qui devait être construit et où — comme à Soledar, par exemple. Aujourd’hui, à l’heure du libre marché, l’État voit petit à petit son rôle diminuer et s’occupe désormais de projets de plus grande envergure : routes, travaux d’ingénierie, systèmes d’égouts, centrales nucléaires.

Ce qui pèche, c’est le manque d’influence des autorités locales. Les constructeurs et les promoteurs ont un contrôle total sur le processus, décident seuls de ce qu’ils construisent, comment ils construisent et quand ils construisent.

La volonté ne manque pourtant pas. On se souvient de la réforme d’urbanisme n° 5655, qui visait à transformer l’Inspection d’État de l’architecture et de la construction de l’Ukraine, une institution corrompue, en promouvant le numérique dans le domaine de l’urbanisme pour une accessibilité et une transparence plus grandes. Cette réforme a accouché de plusieurs mesures en vigueur aujourd’hui, comme la signature électronique, la responsabilité personnelle, l’impossibilité de revendre des appartements deux ou trois fois et de soumettre différents projets à différentes autorités. Mais il s’agit d’une amélioration des procédures et pas une réforme d’urbanisme…

Quel rôle joue la ville dans la formation de son identité ?

À quoi bon reconstruire des villes et villages rasés s’il ne reste plus rien de l’identité du lieu et si les habitants ne retourneront jamais y vivre ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, les villes européennes ont dans leur grande majorité été reconstruites dans le respect de valeurs spirituelles et de l’environnement historique. À Lviv, seulement 10 % de la population d’origine est restée après le conflit. La population juive avait été fusillée par les Allemands et les Polonais avaient fui, alors Lviv a été repeuplée à 90 % par des Russes et des villageois. Mais la ville de l’Ouest, avec son architecture ancienne, a influencé les nouveaux venus et leur mentalité. Cette continuité urbaine faisait sens et lui a permis de conserver son identité au mépris de bouleversements démographiques extrêmes.

Lviv a une architecture très riche. Elle compte des dizaines d’églises polonaises (baroques, Art déco et néoromantiques), notamment celles de Bernard Meretyn, architecte de la Cathédrale Saint-Georges classée à l’UNESCO. Malheureusement, elles se dégradent sous nos yeux et la communauté ne dispose pas des fonds nécessaires à leur reconstruction. Qui a besoin d’une église catholique dans un village où il n’y a pas de catholiques ? Et quand on propose de les transformer en bibliothèque ou en galerie, comme cela se fait en Europe, on nous dit qu’on ne peut pas toucher à un endroit sacré. À titre personnel, j’ai peu d’espoir que l’on puisse restaurer notre patrimoine historique.

Les villes détruites doivent conserver leurs marqueurs historiques et économiques. Ce n’est pas la peine de reconstruire un village réduit en cendres. Autant faire de ces ruines un lieu de mémoire de la guerre. Tout ce qui peut être restauré doit l’être et tout ce qui ne peut pas être restauré doit devenir un mémorial. Lorsque l’on me dit que ce n’est pas le moment de penser à ça, je songe toujours aux architectes polonais dans les camps nazis qui dessinaient des plans pour la reconstruction de Varsovie.

Auteur : Daria Synhaïevska // Traduit par Louise Henry
Journaliste et analyste à UkraineWorld // Traductrice et rédactrice à UkraineWorld