Qui sont les Soixantards, ces dissidents ukrainiens des années 1960 ?

18 janvier 2024
« L’amour et la vérité doivent triompher de la haine et du mensonge ». Trente ans avant la Révolution de velours de 1989 qui précipita la fin de la République socialiste tchécoslovaque, cette célèbre phrase de Václav Havel aurait pu être prononcée par un Soixantard ukrainien, juste après le dégel khrouchtchévien. UkraineWorld a discuté avec l’historien Radomyr Mokryk, auteur de La Révolte contre l’empire : Les Soixantards en Ukraine [non traduit de l'ukrainien], des personnalités phares et des valeurs qui animaient le mouvement culturel dissident des Chistdessiatnyky.
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Crédit photo : Encyclopedia of Ukraine

Comment étaient perçus les intellectuels qui s’opposaient au réalisme socialiste sous le régime totalitaire de l’URSS ?

On dit souvent que le soi-disant dégel de Khrouchtchev ressemblait à une vague démocratisation. En réalité, la mort de Staline et le discours secret de Khrouchtchev au XXe Congrès marquent plutôt le début d’une sorte de chaos contrôlé.

Les dirigeants du parti, dont Khrouchtchev, tiennent d’une main moins ferme les rênes de la culture et n’imposent pas de vision claire de ce que doit être la culture soviétique, créant ainsi une « fenêtre » dans le chaos.

Les liens avec l’Occident se développent, dans une certaine mesure. Si l’on a lu les mémoires des Soixantards, on sait qu’à l’époque, les écrits de Remarque, Hemingway, Kafka et Camus sont trouvables aisément. On organise des expositions, des concerts.

La jeune génération partage cette culture européenne, laquelle en retour façonne leurs aspirations.

Le dégel durera en fait très peu de temps. Dès la fin de l’année 1962, la censure et la répression font leur grand retour. Et c’est à ce moment-là, après plusieurs années de liberté conditionnelle, qu’une nouvelle génération, née dans l’entre-deux-guerres, fait son entrée sur la scène culturelle ukrainienne.

Ils ont la vingtaine et n’ont pas directement connu la terreur. Et ces jeunes commencent à faire de l’art en se faufilant entre les mailles d’une censure devenue plus sévère.

C’est ainsi que nait la génération des Soixantards. Quand les persécutions les visant débutent, en particulier en 1963-1964, ils vont refuser de jouer selon ces règles du jeu, défendre fermement leur droit de créer librement et prendre ainsi le chemin, pour un grand nombre d’entre eux, de la dissidence artistique.

Le dissident et critique littéraire Ivan Dziouba qualifiait d’intellectuels ceux qui mènent d'abord un combat éthique avant de mener un combat politique. Est-ce le cas des Soixantards ?

Cette définition d’Ivan Dziouba décrit bien le parcours des Chistdessiatnyky et, comme l’a très bien formulé Václav Havel, le mouvement des Soixantards est avant tout un mouvement éthique.

Le fait est qu’on ne prend pas la décision un beau matin de rejoindre l’opposition et de devenir dissident. Généralement, une personne vivant dans un système totalitaire va plutôt tenter de suivre ses convictions morales et éthiques, dans un souci de fidélité envers soi-même.

Mais il se trouve qu’en voulant suivre sa boussole éthique, on se retrouve à participer à des activités antisoviétiques. C’est comme ça que l’on devient dissident. Cela donne des parcours très riches. Romanciers, poètes et metteurs en scène deviennent militants pour les droits de l’homme et même députés à la Rada après l’indépendance.

Dans les sociétés totalitaires, rien n’existe qui soit en dehors de la politique et de l’État.

Si vous avez parlé ouvertement à vos élèves à l’école, avez fait publier un recueil de poésie ou signé une lettre de protestation, vous faites de la politique, même si vous n’avez aucun désir de vous y mêler.

Les Soixantards s’inscrivent-ils dans la continuité de la culture de la dissidence, celle des années 1920, de la Renaissance fusillée des années 1930 et, plus tard, des années 1980 ?

Les Soixantards sont les héritiers de la Renaissance fusillée, génération d’intellectuels ukrainiens des années 1920-1930 emportée par la terreur stalinienne, il n’y a pas de doute là-dessus.

Tout d’abord, ils admirent l’héritage culturel qui leur a été légué par le metteur en scène Les Kourbas, l’écrivain et traducteur Valérian Pidmohylny et de nombreuses autres grandes figures de la Renaissance fusillée. Cet héritage façonne leurs préférences, leurs choix, leurs objectifs.

Mais il fait naître aussi en eux un sens de la responsabilité, décrit notamment par la femme de lettres et poétesse Lina Kostenko, le grand poète Vassyl Stous, mort au goulag, ou encore le réalisateur et metteur en scène Les Taniouk. Pourquoi la génération précédente a-t-elle été tuée ? Pourquoi ont-ils été détruits et leur mouvement, anéanti ? Ces interrogations sont au cœur du mouvement des Soixantards et exacerbent leur sentiment du devoir vis-à-vis des artistes exécutés.

Lorsque le système répressif s’affaiblit, comme à l’époque de l’ukrainisation dans les années 1920 puis du dégel après Staline, la culture ukrainienne évolue automatiquement vers des modèles européens.

Mykola Khvyliovy, poète et écrivain, l’une des figures de proue de la Renaissance fusillée, clamait la nécessité pour l’Ukraine de « l’Europe psychologique ». Il l’a payé de sa vie. À l’heure où le collectif compte plus que toute autre chose, les Soixantards, eux, revendiquent la nécessité de l’humanisme.

Quels parcours trouvez-vous les plus remarquables parmi les Soixantards ?

La femme de l’écrivain et réalisateur Mykola Vinhranovsky me racontait un jour que Vassyl Symonenko leur rapportait des pommes de terre de Tcherkassy. Le poète Vassyl Symonenko apportait des pommes de terre à Mykola Vinhranovsky par le train Tcherkassy-Kyiv, parce qu’ils n’avaient rien à manger.

Une autre anecdote intéressante est celle de la naissance du Groupe ukrainien d’Helsinki, créé en 1976-1977 pour promouvoir la mise en œuvre des Accords d’Helsinki sur les droits de l’homme.

À l'époque, les Soixantards les plus engagés – Vassyl Stous, l’essayiste Yevhen Sverstiouk, le journaliste et militant Viatcheslav Tchornovil, le poète et traducteur Ivan Svitlytchny – sont en prison, suite à la vague de répressions de 1972-1973.

C’est dans ce contexte, en 1976, que Mykola Roudenko, poète et philosophe, et Oles Berdnyk, auteur de science-fiction, tous les deux co-fondateurs du Groupe ukrainien d’Helsinki, se rendent à Tchernihiv pour demander à Levko Loukianenko, qui sera l’un des auteurs de la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1991, de rejoindre leur mouvement.

Levko Loukianenko avait été condamné au peloton d’exécution en 1961, peine ensuite commuée en quinze années de prison. En 1976, il sort tout juste des camps.

Je m’imagine très bien la scène où deux hommes se pointent chez lui et lui disent qu’il faut qu’il rejoigne leur groupe, alors qu’il sait très élevé le risque d’être happé à nouveau par la machine répressive soviétique…

Rejoindre un mouvement des droits de l’homme mènera à une nouvelle arrestation, cela ne fait aucun doute. Et Loukianenko demande à Roudenko une demi-heure, le temps de réfléchir.

Ils sortent marcher dans la rue, Berdnyk et Roudenko devant, Loukianenko un peu plus loin derrière, dans ses pensées. Une demi-heure passée, il les rattrape et leur dit qu’il est prêt à s’engager à leurs côtés.

Moi, ce qui m’intéressait terriblement, c’était de savoir à quoi réfléchissait Levko Loukianenko pendant cette demi-heure. Pour être honnête, j’imaginais des questionnements profonds dans le style de l’existentialisme kierkegaardien. Loin de là ! En cet instant, la pensée de Loukianenko était purement pragmatique. Il réfléchissait à son emploi du temps, se rappelant ce qu’il avait encore à faire publier, à livrer et à imprimer, tout en calculant le temps qui lui restait avant de se faire arrêter à nouveau.

Au total, Levko Loukianenko passera 26 années de sa vie dans les geôles soviétiques. Ce jour-là, il n’a pas simplement décidé de rejoindre le Groupe ukrainien d’Helsinki. Il a pris un engagement vis-à-vis de ses convictions, un engagement à la limite du sacrifice total de soi.

Pourquoi est-il important aujourd’hui, alors que nous traversons une période difficile, de parler de leur lutte ?

En 1991, nous n’avons pas réexaminé nos valeurs. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous commençons à réaliser l’importance de la dissidence des Soixantards. Leur mouvement de résistance s’inscrit dans une guerre que la Russie mène contre l’Ukraine depuis très longtemps.

Si nous avions été mieux orientés, au moment de l’indépendance, en 1991, alors nous aurions fait le travail de mémoire nécessaire à l’époque. Peut-être aurions-nous été bien mieux armés alors, dans tous les sens du terme, au matin du 24 février 2022.

Les Soixantards, c’est l’histoire de la victoire de la pensée critique dans des conditions incomparablement plus difficiles que celles que nous vivons actuellement.

Ce sont des personnes qui ont grandi sous la censure la plus totale, dans la propagande la plus totale, au jardin d’enfants, à l’école, à l’université, au travail… Même en famille, on ne disait pas toute la vérité. Et pourtant, ces personnes ont pris le chemin de la dissidence, elles se sont battues.

Elles ont embrassé un engagement civique total, qui a démultiplié la force de frappe de leur pensée critique. La nation ukrainienne est ancrée dans l’engagement personnel pour l’éthique et la culture.

Auteur : Daria Synhaïevska // Traduit par Louise Henry
Journaliste et analyste à UkraineWorld // Traductrice et rédactrice à UkraineWorld