Kateryna Kalytko est écrivaine, poétesse et traductrice. Lauréate du prix Taras-Chevtchenko, plus haute distinction littéraire ukrainienne, elle est aussi membre de l’organisation PEN Ukraine.
Nous l’avons interrogée sur l’impact de la guerre sur l’écriture et l’écrivain, le fragile équilibre entre documentaire et fiction, la romantisation de la guerre et le « poids » que ressentent les Ukrainiens.
Comment définissez-vous les concepts d’unité, de liberté et de victoire ?
« L’unité signifie pour moi se comprendre, et s’efforcer de se comprendre, les uns les autres. Elle est cheminement et processus. L’Ukraine est un État unitaire et complexe, le pays étant plurilingue et pluriethnique. Il est important de vouloir s’écouter les uns les autres. C’est à l’intersection de l’expression de soi et de l’écoute d’autrui que commence l’unité. Il me semble que la littérature peut être utile à cette fin. Elle qui a ce pouvoir unique : celui d’expliquer même le plus subtil des concepts. La littérature résiste aux épreuves du temps pour s’offrir à nouveau en lecture ; relecture différente, plus profonde, nourrie par une meilleure compréhension du contexte. J’aimerais que mon œuvre soit recherche d’unité et cheminement vers celle-ci.
La liberté, c’est la plénitude des droits humains. Évidemment, vivre dans une société régie par le droit signifie respecter le contrat social, qui stipule que notre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. La liberté est l’une des dimensions de l’idée nationale ukrainienne.
Le concept de victoire est assez instable. Que devrait-on qualifier de victoire ? Ce que nous attendons impatiemment et ce pour quoi nous prions ? Aujourd’hui, on l’élève souvent au rang de concept mythologique. Sans aucun doute, une victoire, pour moi, serait le retour aux frontières de 1991, avec le moins de pertes possible, et la reconnaissance de l’Ukraine en tant que membre respectable de la famille des États-nations européens. Ce serait de ne pas être perçus comme inférieurs et étrangers, mais comme égaux. Une zone à défendre. Pour qu’on puisse tenir le coup, devenir plus forts et plus résilients aux menaces futures, tout en assurant notre avenir. Car aujourd’hui, notre horizon de planification est minimal. »
De nombreux auteurs ukrainiens disent avoir traversé une période « d’incubation », avant de renouer avec l’écriture. De quelle manière le début de l’invasion à grande échelle a-t-il impacté votre travail d’écriture ?
« Dans les premiers mois de l’invasion à grande échelle, j’avais énormément de mal à prendre conscience de ce qui se passait et ne voyais pas l’utilité d’écrire. L’art, pensais-je, ne servait à rien. Je me disais qu’écrire ne ferait aucune différence, à l’inverse d’actions concrètes. Je croyais vraiment que mes compétences littéraires, et celles de mes collègues, étaient inutiles. À la place, il me fallait apprendre la médecine tactique, me porter volontaire et rejoindre la défense territoriale.
Puis il s’est passé une chose étrange : dans la deuxième moitié du mois de mars, alors que je n’imaginais pas renouer avec l’écriture dans un avenir proche, je me suis mise à écrire. Ç’a été un moment “hors de moi”. Ce n’est pas consciemment que j’ai agi. Et ce n’est pas parce que je pensais m’être perdue en tant que poète et qu’il me fallait écrire quelque chose. Ç’a été un moment de lumière, de ceux où l’on écrit un poème en dix minutes. Désormais, c’est ainsi, principalement, que j’écris.
J’ai tenté de comprendre pourquoi et j’en ai conclu que c’était l’œuvre de la langue. La langue est un élément, un champ énergétique dans lequel nous existons tous. J’avais la sensation que la langue ukrainienne, qui avait acquis une importance inédite pour nous, m’avait tout simplement soulevée et emportée. Les premiers textes que j’ai écrits après que la guerre a éclaté étaient rimés. L’on pourrait croire que toute poésie née d’un environnement de guerre doive ressembler à celle de Celan. Sa poésie se caractérise par un style complexe et cryptique qui dévie des conventions poétiques. Elle est acérée, fracturée, possiblement en vers libre, et tout aussi dure que la réalité. Cependant que la mienne était rimée et lisse, d’un point de vue rythmique.
J’en ai conclu que la magie de la langue ukrainienne, et de la poésie ukrainienne en particulier, c’était d’être à mi-chemin entre la berceuse et la marche. Le mouvement de la guerre et l’aspiration à une paix perdue.
Je suis contre l’idée que quelqu’un puisse nous donner des ordres, à nous, les auteurs, mais il y a toujours dans l’écriture quelque chose d’inexplicable, d’irrationnel. J’ai toujours cru que l’écriture était, avant toute chose, le fait de l’homme, et non pas, disons, de Dieu. On écrit dans la langue que l’on a développée sur la base de son expérience, notamment corporelle. Ma poésie, me dit-on souvent, est très corporelle. Elle exprime l’expérience du monde à travers le corps, et cela me semble totalement naturel.
Maintenant, je vais répondre à ma propre question, sur la nécessité de la poésie. La poésie, après tout, fonctionne comme un support documentaire. Elle capture toutes nos expériences actuelles, ce qui est précieux, car je regarde les textes que j’ai écrits au début de la guerre à grande échelle à travers le prisme d’aujourd’hui. Ces textes-là sont différents et décrivent une réalité différente. C’est important pour moi de faire de telles “captures d’écran” linguistiques et mentales. Ça permet de se souvenir de comment c’était et de ce qu’on a traversé à l’époque. En fait, il s’agit moins d’écrire pour réagir à tel événement, tel jour, mais davantage pour fabriquer une expérience commune. Pour traduire émotionnellement ces choses-là.
La poésie remplit le rôle de ma mémoire et ma poésie est une forme de mémoire collective. Elle est aussi tentative de s’écouter les uns les autres et d’exprimer ce que d’autres, qui n’ont pas forcément la même trousse à outils, pourraient vouloir dire.
Après mes lectures [poétiques], souvent, des spectateurs viennent me voir et me disent : “Vous avez mis sur papier ce que j’ai toujours voulu dire, sans savoir comment le dire. En écoutant vos poèmes, j’ai enfin pu pleurer, car ils résonnent avec mon expérience, que je ne parvenais pas à extérioriser.” En tant qu’auteur, on comprend le poids de cette mémoire collective.
De réaliser qu’il n’est pas “égoïste” d’écrire sur son expérience, car elle résonne avec celle d’autrui, est peut-être ce qu’il y a de plus touchant pour un auteur.
La littérature, c’est toujours un moyen de ne pas être seul. Un auteur écrit pour être entendu d’autrui, même s’il se veut hermétique. Et inversement, quand un lecteur découvre une œuvre qui résonne profondément avec son vécu, ça crée une connexion puissante.
La littérature m’a toujours aidée à traverser les périodes difficiles de ma jeunesse. Quand on voit qu’autrui peut ressentir la même chose que nous, alors on réalise que l’on n’est pas seul et que tout ça a du sens. »
La poésie en temps de guerre est aussi un outil de documentation. Comment trouver l’équilibre entre l’art et les faits, sans s’aliéner le lecteur ?
« Lors de mes voyages bénévoles, j’ai rencontré des personnes aux récits qui dépassent l’entendement. Et si elles témoignent de choses difficiles, c’est pour être entendues et faire connaître leur histoire. Parfois, elles nous demandent directement : parlez-en à d’autres, parlez-en au monde. Il leur importe de ne pas rester seules dans tout ça, de savoir que leur voix continuera à porter ailleurs.
Quand on partage ce genre de témoignage, il ne faut jamais exagérer avec le côté artistique. La “chair sombre de la réalité” ne se prête pas à la métaphore classique, car il n’y a rien de plus concret et de plus sanglant. Quand j’écris de la fiction, je la parsème de crochets documentaires qui capturent la réalité. Cependant, la ligne est très fine entre exposer simplement des faits dans un poème et faire de l’art pour s’offrir un espace d’expérimentation. Cela doit servir à universaliser. Ainsi, un lecteur étranger sans connaissances contextuelles ou historiques pourra mettre le texte en relation avec son propre vécu, ou bien le replacer dans un contexte plus large, et ainsi comprendre le message qu’il porte. C’est à la fois une difficulté et une responsabilité. »
Dans quelle mesure observez-vous une romantisation de la guerre actuellement ?
« La romantisation de la guerre est, au bas mot, dangereuse. Ceux qui en sont le plus éloignés sont plus susceptibles, selon moi, de la romantiser. La guerre, c’est du sang, de la crasse et des expériences terrifiantes. En littérature, ces éléments peuvent être exploités à tort, dans une volonté de spéculation, ou pour faire réagir le lecteur. C’est aussi une question d’honnêteté et de justesse.
On peut romantiser la guerre de multiples façons. Il y a notamment l’idéalisation excessive des combattants, puisque l’armée est une coupe transversale de la société [ukrainienne] et rassemble des profils très différents. Je dis cela toutefois avec un respect absolu pour ceux qui se battent. Malheureusement, en raison de ma santé, je n’ai pas réussi à me faire enrôler, et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Alors je commence toujours par dire mon respect pour ceux qui se battent pour l’Ukraine, car ils investissent leur santé, leur vie, l’avenir de leurs proches, la substance collective de l’avenir de l’Ukraine. Mais il est dangereux de les idéaliser, car cela crée un fossé immense entre militaires et civils. Ce clivage, on l’observe déjà dans la société. Il va nous falloir des décennies pour réparer ça.
De manière générale, la guerre semble demander à ce qu’on la romantise : elle est la chose la plus tragique qui puisse arriver dans une vie humaine.
Beaucoup dépend des choix éthiques de chacun, et de sa perception de cette époque ; on ne sait peut-être pas bien la décrire, en revanche on sent qu’il se passe quelque chose de très, très important, et l’on est tenté de recourir à l’empirisme. Mais il faut toujours se souvenir que la guerre n’est pas normale. Peut-être est-ce la forme la plus extrême d’incompréhension anthropologique et sociale.
Personne ne devrait avoir à vivre la guerre. La guerre doit être perçue avant tout comme une immense injustice et un acte d’inhumanité. Ensuite, il y a des histoires humaines individuelles, véritablement dignes d’admiration et qui méritent que l’on témoigne d’elles — mais il ne s’agit pas là de romantiser. Cette admiration doit rester sobre, fondée, spécifique, et il faut comprendre que ces personnes ont su conserver leur humanité dans quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver.
Si nous survivons, nous serons de ces personnes âgées qui racontent constamment à leurs enfants comment c’était, la guerre. C’est l’axe de notre être. C’est complètement naturel de lui donner autant de sens, mais il est important de ne pas en faire un conte de fées, même si nous sommes habitués à une pensée archétypale, mythologique, ce qui est par ailleurs tout à fait normal.
Dans le contexte de la guerre, j’aime me tourner vers Le Seigneur des anneaux, même si Tolkien parlait d’une autre guerre. Par exemple ce moment où Sam explique à Frodon qu’il a l’impression de vivre les récits terrifiants qu’ils écoutaient, petits Hobbits, au coin du feu. Évidemment, la réalité n’est pas aussi palpitante que le furent les récits, mais la connaissance du passé les porte et les guide vers l’avant. Nous aussi avons besoin d’être portés par quelque chose, car nous n’avons pas un autre temps et nous n’aurons pas d’autres biographies. »
Le lecteur ukrainien a-t-il changé depuis le début de l’invasion à grande échelle ?
« Avec le début de l’invasion à grande échelle, les lecteurs sont davantage en demande de littérature ; ils sont aussi plus intéressés et plus impliqués. Désormais, ils envisagent moins la littérature comme un divertissement.
À la place, une certaine gravité a émergé. Elle attire les lecteurs, ce que j’ai trouvé étonnant. J’avais l’habitude que mon écriture (on disait de ma poésie qu’elle était plutôt sombre) soit qualifiée d’assez complexe. Les lecteurs désormais sont attirés par ce “poids”, car ils le ressentent, mais ne savent pas bien comment l’exprimer. Pour moi, c’est du jamais vu : le marché du livre est non seulement vivant, mais il grandit, en matière de tirages et d’ouvrages remarquables.
Lors de mes lectures, les spectateurs viennent souvent me voir pour me dire que mes livres leur ont donné l’envie d’en apprendre davantage sur la poésie ukrainienne. C’est triste que la guerre en soit à l’origine, mais c’est bien qu’ils aient trouvé ce nouveau continent auquel se rattacher et dans lequel s’enraciner. C’est peut-être là l’un des sens les plus profonds de l’existence de la littérature ukrainienne aujourd’hui. »

Ce poids s’accumule-t-il chez l’auteur, tandis que l’on traite de sujets traumatisants ? Comment vivre avec ?
« Cette sensation de poids s’accumule, chez le lecteur comme chez l’auteur. Parfois, il me semble que la langue dont nous disposons aujourd’hui est insuffisante. Actuellement, les écrivains avancent toujours à tâtons, à la recherche d’une nouvelle langue. On y travaille depuis 2014, et même depuis plus longtemps, car pour beaucoup le sujet de la guerre a commencé à apparaître avant que celle-ci n’éclate il y a onze ans. Parfois, on dirait que notre trousse à outils est trop pauvre pour dire tout ce qu’on voudrait exprimer. Mais j’essaye de garder à l’esprit qu’elle ne s’enrichira qu’à travers nos tentatives de dire. Peut-être qu’avec le temps, les tentatives d’aujourd’hui paraîtront superficielles. Mais ce qui compte, c’est qu’elles existent. La littérature ukrainienne, la langue ukrainienne, le fait de parler ukrainien et nos expériences ne s’arrêteront pas là. C’est un document temporel, là aussi. S’il peut paraître pâle, c’est quand même un moment dans l’histoire de la littérature et dans l’histoire en général. Humainement, c’est très difficile. À chaque fois, tous, on s’épuise, on n’est pas invincibles, peu importe que l’on veuille se convaincre du contraire. Tout cela s’accumule, et il est chaque fois de plus en plus difficile d’engager une nouvelle conversation, de partir pour un énième voyage bénévole, etc. Mais il faut se souvenir que c’est important, non pas parce que c’est notre devoir citoyen, même si c’est le cas aussi, mais parce que c’est un travail sur le sens et pour notre avenir.
Je vois cet “alourdissement” comme un processus irréversible. Moi-même je me suis alourdie, comme tous ceux qui prennent part à des activités publiques similaires. Ça se voit même sur nos visages. Nous avons vraiment des visages de guerre.
Les personnes qui me sont les plus proches m’aident beaucoup. On peut toujours discuter de nos réactions les plus étranges, les plus bizarres. C’est important d’avoir un interlocuteur auquel on peut dire qu’on se sent bizarre et mal à l’aise, qu’on a été gêné par quelque chose, dont on ne voudrait pas parler en public, parce que ce ne serait pas éthique. C’est important d’avoir un espace pour ça et pour s’avouer à soi-même que, parfois, on ne se sent pas à l’aise.
Et puis, il y a les choses simples. La mer, par exemple, me soigne beaucoup. Je vais souvent me réfugier chez mes proches à Odessa. J’aime m’asseoir en bord de mer pour regarder le mouvement de l’eau. C’est très métaphorique aussi : la mer est un écosystème qui se renouvelle sans cesse. En réfléchissant à ça, je compare la communauté ukrainienne à la mer, qui finira par se purifier, un jour.
Les fleuves, leurs affluents, leurs deltas, et tout ce qui se jette dans la mer, disent quelque chose de l’unité. Si les hommes s’installent au bord de l’eau, c’est parce que l’eau donne la vie, et qu’en même temps, elle est dynamique. Sur les rives d’un cours d’eau naissent chemins, chants, parlers. Tout cela est lié. L’eau guérit, car elle est en mouvement. Tant que nous sommes mus par le même courant, rien n’est perdu. »